Armand. 2.
Il nous faut revenir quelques semaines en arrière, disons à il y a un peu moins d'un mois. Un mercredi,... non, plutôt un jeudi, mais cela demandez-le à la patronne, elle a la mémoire des dates. Au cœur de l'après-midi. Une journée froide et sale, de celles qui me font apprécier plus qu'il ne le mérite cet endroit pour la chaleur, en particulier humaine, qu'il dégage. J'étais arrivé une petite heure plus tôt, saluant au passage les joueurs de cartes dont l'activité battait déjà son plein, passant commande de mon café, et m'installant à cette même place où vous me voyez aujourd'hui.
Une heure vient donc de s'écouler, ma tasse maintenant vide l'atteste. Sur l'écran de mon ordinateur le curseur clignote, œillade qui se veut incitation au travail. Mais je n'ai encore rien écrit. Quelques lignes pondues chaque jour, chétif résultat d'un accouchement difficile. « Oui, c'est c'que j'lui ai dit, mais... » Page blanche virtuelle aussi redoutable que son homologue cellulosique. « Et dix de der ! » Conversations, exclamations, ronron feutré. Curseur hypnotique...Somnolence... Syndrome de Mahous !... Diling ding cling ! Le petit carillon de la porte. Agaçant mais efficace. Me fait sursauter.
Jeune femme qui vient d'entrer. Porte mal refermée et l'air froid du dehors. Grognement des joueurs de belote, rappel à l'ordre inopérant de Fernande : « La porte, ma p'tit' dame ! ». Obligée de se déplacer elle-même tout en maugréant contre son « bon dieu de Lulu » qui n'a toujours pas fait le nécessaire.
Jeune femme qui vient d'entrer. Carte d'atout destinée à une coupe ultime et restée en suspens dans les airs. Conversations qui se sont interrompues. Convergence indiscrète des regards insistants. Elle, dont le regard affronte ces regards et qui va s'asseoir sur la banquette, entre les joueurs et moi, à bonne distance des uns et de l'autre. Enfin, autant que le permet la relative exiguïté de la salle. Lulu l'interpelle de derrière son comptoir pour lui demander ce qu'elle désire. « Un thé, s'il vous plaît. » Voix blanche qui s'évapore dans l'atmosphère. L'oreille de Lulu attentive et qui essaie de saisir ce frémissement. Un thé, c'est bien ça qu'elle a dit ? Oui, un thé, elle a dit un thé, elle le confirme.

à propos de

Quintette
Michel Thébault
2007

 

[Quintette : œuvre de musique d'ensemble, écrite pour cinq instruments ou cinq voix concertantes. (Le Petit Robert).]

Cinq voix, quatre parties (ou mouvements), donc vingt courts chapitres.
L'écriture s'essaie à être concertante, empruntant à la composition musicale certaines de ses techniques : exposition des thèmes, passages fugués, cadences des solistes.

La faible hypertextualité de l'œuvre relève d'un choix délibéré de l'auteur. Elle structure l'ensemble des lectures possibles, accordant au lecteur, pour la construction de son propre itinéraire, une liberté certaine mais néanmoins encadrée.
Chaque page contient deux liens. L'un, à la fin du texte, « suite », conduit à poursuivre la lecture sans changer de narrateur (même voix, mouvement suivant). L'autre, dans le corps du texte, permet le passage à un narrateur différent sans changer de partie (autre voix, même mouvement).

 

Le choix du narrateur initial parmi les cinq est aléatoire.